23 décembre 2004

Le point de vue d’un jeune financier

Le commentaire de JN sur l'affaire EA-Ubisoft était tellement intéressant que je me suis permis de vous le mettre en article. Bonne lecture :-) (Antoneo)

Mon premier commentaire sur ce site déjà mythique d'Anto… Pour des circonstances exceptionnelles, commentaires exceptionnels. Je vous propose mon interprétation de ce rachat de bloc d'actions et les évolutions à court terme de cette chère affaire EA / Ubi. Il y aura quelques aspects financiers rébarbatifs, donc ceux qui sont allergiques à la finance peuvent zapper allégrement ce post ;).
Tout d'abord bravo EA. Bravo, car à mes yeux ils ont joué un coup de maître. Il était évident que le cours de bourse d'Ubi était sous évalué. Je me permets de l'affirmer car je travaille depuis 4 mois sur une analyse financière complète d'Ubisoft, et j'ai eu l'occasion de rencontrer à cet effet le directeur financier Alain Martinez, qui est venu préciser mes hypothèses de croissance. J'aboutis à un target price de 22 € par action. Ce « target price » comme le disent les anglo-saxons, est ce que nous pourrions traduire par « le prix qui reflète le mieux ce que vaut la boite aujourd'hui face à ses concurrents et à ses perspectives futures ». Par ailleurs, tous les analystes financiers valorisaient l'action d'Ubisoft vers les 20€, alors que le cours était à 16 € début décembre.
Dans les 2 cas nous arrivons à la conclusion suivante : Ubisoft est (relativement) sous valorisé. En achetant 20% du capital, EA a non seulement fait une bonne affaire (achat à un prix « bas »), mais a aussi incité les actionnaires à vendre leurs actions en leur proposant une prime implicite de 1 ou 2 euros, car il semblerait que le bloc de 20% ait été acheté autour des 18-19 €. EA a donc payé une prime implicite aux porteur d'actions en leur disant grosso modo : « je vous file 2 € de plus par actions si vous me filez vos actions, tout de suite ». Ca a évidemment marché, car les actionnaires ayant acheté l'année dernière (début 2004) leurs actions à 20 € ont donc vu leur moins value d'une année effacée d'un coup grâce au seigneur EA (l'action a chuté et n'a jamais repassé la barre des 20 € depuis début 2004).

Scary Movie

J'en suis malheureusement convaincu, EA ne s'arrêtera pas là. Certains espèrent encore le syndrome IBM des années 80 : une boîte surpuissante et pleine de cash, qui peut potentiellement racheter tous les petits. Aujourd'hui, IBM n'a pas englouti tous les petits comme ça l'était pressenti. Mais la donne est différente dans le marché du jeu vidéo, marché dans lequel la concurrence s'intensifie, et qui a une tendance évidente à se concentrer pour la raison principale de la taille critique (réseau de distribution et développeurs).
Rappelons quelques chiffres drôles : (pour le faire à la Bernard Frédéric dans le film Podium) :
« EA c'est 3 milliards de US $ de CA, 10% de résultat net, plus de 2 milliards de dollars de cash net, les Sims, FIFA, les plus grosses licences du cinéma et le n° 1 mondial (NDLR : des éditeurs tiers) ».
Sachant qu'Atari en est à sa 5ème restructuration de dettes, VUG au bord du gouffre et Ubi qui a une dette nette de 180 millions d'euros, c'est sûr ça fait rêver. Les Echos datés du 22/12/2004 soulignent même un autre fait intéressant : EA pourrait aujourd'hui se payer l'intégralité du flottant (i.e. le capital coté en bourse) d'Ubi, Atari, Eidos… d'un seul coup, sans s'endetter. Merry Christmas.
Du point de vue financier, la stratégie d'EA est optimale en pensant à une acquisition future. Petit rappel : une OPA ou Offre Publique d'Achat doit être lancée lorsqu'un actionnaire dépasse les 33% + 1 voix du capital d'une société. D'un point de vue général, l'acheteur, hostile ou non, propose une prime de 25% sur le cours de bourse au moment de l'annonce de l'offre pour inciter les actionnaires à vendre leurs actions.
Revenons au cas Ubi/EA. Avant l'opération, Il y avait grosso modo 80% de capital « flottant ». Il n'y en a aujourd'hui plus que 60%, grosso modo. Supposons qu'EA lance une OPA dans 1 mois. EA « économise » donc la prime de 25% à distribuer : si EA avait lancé l'OPA d'un seul bloc, elle aurait du payer une prime à 80% des actionnaires. Hors dans l'état actuel, elle ne paiera une prime qu'aux 60% d'actionnaires restants. EA économise donc la prime d'OPA sur 20% du capital…
Sachant que ce n'est pas le cash qui manque et qu'EA a placé habilement toutes ses pièces, Ubi , à mes yeux, ne vas pas tarder à être mat dans la partie d'échec : « je veux rester un éditeur français… »

The Lord of the Games

Du point de vue stratégique : pas besoin d'épiloguer, d'autant plus que les post de GG et Greg l'ont déjà souligné : EA veut combiner sa force de frappe commerciale et ses licences fortes au talent créatif des équipes de développement d'Ubisoft et de leurs héros « made in Montréal/Annecy/Montpellier/Shanghai ». Ce rapprochement aurait donc du sens, on frôlerait presque l'équilibre parfait du point de vue artistique/commercial.
Les studios Montréalais seront donc le préssssieux d'EA : un studio pour gouverner les marchés mondiaux du jeu vidéo. Imaginez le cash que pourrait injecter EA dans des Splinter Cell, PoP, des futurs RPG… A la place des dirigeants de Square, Capcom, Konami et Microsoft, je commencerais sérieusement à baliser…

Ubi contre-attaque ?

Plusieurs hypothèses pour espérer une non OPA d'EA :

1-Refus de la SEC et de l'AMF du projet d'acquisition (autorités des marchés US et Fr), par souci de position dominante et de non concurrence
2-EA s'installe dans le capital, et c'est tout (reste à 20%)
3-Ubi fait un Pacman : Ubi rachète EA (« non c'est moi qui te mange »)
4-Les frères Guillemot réinjectent du capital pour diluer EA
5-Ubi cherche un cavalier blanc (un concurrent moins hostile, genre Actvision, rentre dans le capital pour bloquer EA)
6-Sam Fisher et le Prince sont envoyés aux HQ de chez EA et cassent tout (PEGI : 30+)

La 1) est peu probable, les autres sont aussi réalistes que la 6) ….

Credits :

Je pense donc qu'EA rachètera Ubi, et je rajoute même d'ici fin 2005-2006 pour acquérir son armée de développeurs Montréalais, prêt pour la guerre des consoles next gen.
C'est triste car du fond du cœur, Ubi est une société qui m'inspire fierté par son caractère national et authenticité par sa politique éditoriale. Mais en exposant plus de 40 % au marché, et vu la qualité des jeux, il fallait bien s'attendre à une hostilité de la part d'un géant.
Reste à espérer que l'artisanat des jeux, qui faisait l'esprit Ubi, ne sera pas dissous par l'arrivée de l'American touch, qui favorise  plus souvent l'entertainment que l'artistique….

Bonne fêtes à tous
JN

Posté par antoneo à 16:35 - Commentaires [6] - Permalien [#]


Commentaires sur Le point de vue d’un jeune financier

    Hé hé

    Figure toi que j'attendais avec impatience ton commentaire JN
    Juste deux petites choses : jette un coup d'oeil au commentaire d'Abo "Entertainment...", il soulève des points de ton article sur lesquels je suis moi aussi incertain. Peux-tu nous éclairer?
    Sinon faut vraiment que tu nous dises comment tu as fait pour mettre plus de 1000 caractères dans ton post, car c'est un problème récurrent

    Posté par Antoneo, 23 décembre 2004 à 16:52 | | Répondre
  • Buon giorno !

    "Les studios Montréalais seront donc le préssssieux d’EA" : trop bien la ville de Montréal ! lol
    En tout cas, ça me ferait de la peine qu'Ubi se fasse racheter, même si c'est par EA, une boîte que j'aime bien (ce n'est pas pour Fifa !). C'est français tout de même. Pour une fois qu'on a un truc bien ! lol.

    Posté par Thib.B., 27 décembre 2004 à 00:50 | | Répondre
  • petite question

    Une simple petite question sur cet excellent post, moi je voudrais juste avoir un petit historique sur EA, savoir comment ils sont arrivés à cette puissance, parce que dans mes souvenirs de gamer, à l'époque des megadrive et autres Super Nes, EA n'était qu'un petit éditeur tiers comme les autres, qui il me semble a failli être racheté par Acclaim à l'époque, donc ma question est : à quel moment ont-ils réussi là où tous les autres se sont effondrés?

    Posté par fogia, 29 décembre 2004 à 12:22 | | Répondre
  • Réponse a la question de Fogia

    Salut à tous et tout d’abord un grand bravo à JN pour son post aussi constructif qu’instructif.

    Fogia, la réponse à ta question est simple : du pragmatisme et de la constance ! Voici les 2 facteurs clés de succès d’EA.
    Malheureusement il est presque 1 heure du mat et je me lève bientôt pour aller bosser donc je ne vais pas épiloguer, mais l’idée est la suivante :

    EA c’est avant tout une boite américaine dans toute sa splendeur, cad des stratégies marketing à 5, 10, 15 ans : du pragmatisme !
    J’installe mes marques (NFS, FIFA, SIMS etc…), je travaille mes jeux non pas au one shot comme le faisait à l’époque 80% des éditeurs, mais je bosse des marques sur le long terme qui finissent par s’encrer dans le paysage jeu vidéo du consommateur moyen.

    Mais cette stratégie n’est possible que si les produits sont de bonnes qualités, personne ne souhaite acquérir la suite d’un jeu pourri… D’où le deuxième point : la constance.
    EA n’a jamais relâché ses efforts et d’années en années, les jeux (je devrais dire les marques…) sont devenus de plus en plus bons ! Les premiers FIFA n’étaient pas terribles, les premiers NFS pas maniable, mais la marque, elle, était déjà là !

    Aujourd’hui EA ne fonctionne que sur des grosses licences, qu’elles soient du jeu vidéo ou d’un autre secteur (cinéma généralement).
    Pas de prise de risque : pragmatisme.
    Minimum de jeu mauvais et s’il y en a (Catwoman, Golden Eye…) pas de suite, uniquement des suites aux bons titres : constance.

    C’est en vous souhaitant à tous une bonne année 2005 que je m’en vais retrouver ma tendre et chère couette.
    +++
    GG

    Posté par GG, 30 décembre 2004 à 00:56 | | Répondre
  • Futur journaliste ?!

    Félicitations à JN pour cette analyse très pertinente de la situation. Tu devrais écrire dans Libération et la Tribune. A toi tout seul, tu nous as fourni plus d'informations que les journaux cités.

    J'avoue que l'actualité n'aide pas mais je suis surpris par l'absence totale d'informations complémentaires dans la presse. Même si l'action d'EA est relativement récente, on aurait pu voir réagir les journaux, or on se surprend à découvrir inlassablement les mêmes informations répétées d'un journal à l'autre sans aucune investigation.

    On comprend le silence radio des deux éditeurs concernés mais l'essence même du journalisme n'est elle pas de rechercher et révéler l'info cachée ?

    Connaissant les efforts de l'attaché de presse d'Ubi pour mobiliser l'opinion sur l'affaire, je m'attendais à des articles engagés de la presse française et non pas à du vulgaire Cc des communiqués de presse !

    Sur ce, bonne année & santé à tous !

    Posté par Greg, 05 janvier 2005 à 00:25 | | Répondre
  • Libé l'a fait !!

    salut Greg,

    Et bien si !!
    Libé l'a fait aujourd'hui : un article sur le JV français, son déclin économique face aux ricains, alors que les bonnes productions françaises sont là !!
    Ils ont cités Top Spin et Obscure () !!
    ++
    GG

    Posté par GG, 08 janvier 2005 à 00:48 | | Répondre
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